Reviews

L’art de la metamorphose

Raphael de Gubernatis, Nouvel Observateur
Posted on

Vanities de divas, maladresses monumentales, vacheries entre rivales, coups bas en tout genre: sur scene les quinze ballerinas des Ballets Trockadero de Monte Carlo n’en manquent pas une. Elles y sont aussi brillantes que diaboliques, qu’elles se nomment Sveltlana Lofatkina, Maria Gertrudes Clubfoot, Olga Supphozova ou Vera Namethatuneova. Mais elles ont aussi quelque chose d’unique, sous leur feminite exacerbee de prima ballerina: c’est qu’elles sont des hommes, de solides gaillards travesties avex un art consommé, et assui bons danseurs que remarquables acteurs. Avec elles (ou plutot avedc eux), le Lac des cynes se metamorphose en loufoque mare aux canards, les sylphides s’ecroulent dans le ridicule, et l’on decouvre, eberlue, une irresistilble parodie des choreographies de Cunningham sur une feroce imitation des partitions de John Cage.

L’occasion de se dilater la rate est si rare dans el monde de la danse que les Ballets Trockadero font l’effet d’un cadeaux du ciel. Mais faire rire a repetition, sans repetition, sans jamais glisser dans la vulgarite ou la complaisance, et en sachant se renouveler sans cesse, requiert un art consommé de la scene de la scene.

Hommes travesties en femmes, mais femmes metamorphoses en cygnes, en sylphides, en princesses de legende: pour les artistes du Trockadero, l’exercice pourrait virer a la schizophrenie. Dans le Lac des cygnes, le danseur espangol Fernando Medina Gallego, alias Lofatkina, peut etre tour a tour princesse cygne ou prince Siegfried, et dans Don Quichotte jouer le role de la belle Kitri comme du beau Basilio, son amant. Car derriere la rigolade, il ya les realites economiques et socials a l’americaine. On travaille sans relache aux Ballets Trockadero, sans bureau, sans studio propre, sans assurances non plus, ni conges payes pour les members etrangers de la compagnie. Et comme les effectifs sont reduits, on s’echine a connaitre tous les roles pour savoir remplacer les camarades au pied leve. Le comique ici se paie au prix fort, mais avec vitalite, une bonne humeur peu courantes en France.