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La technique et le burlesque des garçons en tutu

AFP/Torsten Blackwood, Le Monde
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On s’arrête généralement deux fois devant l’affiche des Ballets Trockadero de Monte-Carlo. D’abord, on voit des ballerines en tutu – jusque-là tout va bien. Mais regardons plus attentivement : les filles sont des hommes. De la même façon, on apprécie leur spectacle en deux temps : doute distant d’abord, puis adhésion souriante, voire plus. Les Trocks comme on les appelle – “diadèmes, pointes et chignons” – sont à double vitesse : masculins et féminins, classiques et comiques, sérieux et moqueurs.

Les Ballets Trockadero ont plus de trente ans et ils restent uniques. Compagnie exclusivement masculine, elle a bâti sa réputation sur sa capacité à interpréter, sur pointes, des extraits de grands ballets académiques, type Le Lac des cygnes sur la musique de Tchaïkovski, ou Giselle sur celle d’ Adolphe Adam. Et à faire rire dans le même mouvement.

Question parodie, les Trocks, qui interprètent haut la jambe les princes comme les princesses du répertoire, y vont franchement. Leur comique joue sur des ressorts proches du dessin animé. Coups de pied aux fesses, glissades et dérapages, lâcher de partenaires dans le décor, mains au panier, etc. Leur abattage burlesque vaut leur plumage en tulle.

DEVANT LE PRINCE CHARLES

Le pedigree des Trocks lorgne du côté du Rocher monégasque. Mais la compagnie est née à New York, versant “off off Broadway”. A la fin des années 1960, le mouvement homosexuel débute aux Etats-Unis : les premiers shows des Trocks ont lieu dans des lofts à minuit. “C’était très drôle, mais interprété en majorité par des acteurs qui savaient bouger, ou par des danseurs non professionnels qui aimaient le ballet, raconte Tory Dobrin, directeur artistique. Comme la danse était en plein boum à New York, les Trocks sont devenus rapidement très populaires.” En 1974, la soirée boutade arrive sur les scènes théâtrales. La Brooklyn Academy of Music, le Palace Theater à New York, le Zellerback Hall à Berkeley (Californie) accueillent la troupe. Les danseurs, tous passés par l’apprentissage de la danse classique, sont recrutés sur leur technique, leur humour, leur envie de danser sur pointes, mais plus encore sur leur sens du collectif.

Cette dynamique du groupe, palpable en représentation, explique sans doute que les Trocks soient aujourd’hui à l’affiche du Bolchoï de Moscou ou du Royal Variety Show à Londres. En décembre 2008, ils ont dansé devant le prince Charles. “C’est vraiment un long, très long voyage dans l’histoire du théâtre sur une courte durée…” commente, rêveur, Tory Dobrin.

La cause gay est au coeur de l’activité des Trocks. La plupart des danseurs de la compagnie sont homosexuels. Dans les années 1980 et 1990, le sida a décimé le milieu gay et artistique. Des interprètes sont morts. Sur le site Internet de la compagnie, un mémorial dresse une courte liste de noms de danseurs disparus.

Politiques, les Trocks ? “Oui, affirme sans ambages Tory Dobrin. A chaque fois que vous habillez quelqu’un dans le costume du sexe opposé, cela devient politique. Les gens se voient obligés de considérer la question des genres d’un oeil plus neuf, sans idée préconçue ou stéréotypée. Mais ce n’est pas un show gay qui ne s’adresserait qu’à un public gay. L’enjeu de la danse et la question du genre sont primordiaux.

La compagnie compte actuellement seize danseurs et fonctionne uniquement sur ses recettes. “Nous sommes fiers de dire que nous sommes capables de vivre sans aucune aide du gouvernement, ni d’aucun sponsor“, affirme Tory Dobrin. Mais cette économie toujours un peu raide oblige la troupe à tourner pendant de longues semaines, additionnant en moyenne cent vingt-cinq à cent quarante représentations chaque année.

UNE PIÈCE ABSTRAITE

Les Ballets Trockadero de Monte-Carlo ont un répertoire de quarante ballets, notamment des oeuvres signées Martha Graham ou Pina Bausch. Mais pour leur passage au Théâtre du Châtelet, ils viennent d’ajouter une pièce abstraite.

Il s’agit de Patterns in Space sur une musique “d’après” John Cage, chorégraphiée “d’après” Merce Cunningham par Meg Harper, l’une des danseuses historiques les plus pointues du maître américain. Rien d’étonnant de la part de Cunningham, dont l’humour et le goût du jeu épatent régulièrement. A charge pour les Trocks de se jouer avec brio de la haute technique cunninghamienne.

Le succès international des Trocks – de New York à Tokyo en passant par Melbourne – tient à un troublant mélange de travestissement, de parodie et de ballet, mais ne serait rien sans cet amour palpable et contagieux pour le ballet et sa technique.

Tory Dobrin résume l’affaire : “De la danse de qualité, de la comédie, des ballets intéressants, de merveilleux costumes, de la bonne musique, des interprètes solides et matures… voilà ce qui fait la réussite de la troupe.